Kupka et L’Assiette au beurre : La Paix

Kupka et L’Assiette au beurre : La Paix

  • On pacifie quelquefois...

    KUPKA Frantisek (1871 - 1957)

  • ... Pas toujours

    KUPKA Frantisek (1871 - 1957)

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Titre : On pacifie quelquefois...

Auteur : KUPKA Frantisek (1871 - 1957)

Date de création : 1904

Date représentée : 20 août 1904

Dimensions : Hauteur 60 cm - Largeur 44,5 cm

Technique et autres indications : Paris, musée d'Orsay, conservé au musée du Louvre. Numéro de l'Assiette au Beurre : La Paix (n° 177, 20 août 1904)

Lieu de Conservation : musée du Louvre (Paris) site web

Contact copyright : RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Thierry Le Mage (C) ADAGP, Paris

Référence de l'image : 01-021936 / RF52520-recto

On pacifie quelquefois...

© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Thierry Le Mage (C) ADAGP, Paris

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Titre : ... Pas toujours

Auteur : KUPKA Frantisek (1871 - 1957)

Date de création : 1904 -

Date représentée : 20 août 1904

Dimensions : Hauteur 60 cm - Largeur 45 cm

Technique et autres indications : Paris, musée d'Orsay, conservé au musée du Louvre. Numéro de l'Assiette au Beurre : La Paix (n° 177, 20 août 1904)

Lieu de Conservation : musée du Louvre (Paris) site web

Contact copyright : RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Thierry Le Mage (C) ADAGP, Paris

Référence de l'image : 01-021944 / RF52521-recto

© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Thierry Le Mage (C) ADAGP, Paris

Date de publication : mars 2018

Contexte historique

Guerre et Paix… sociale

Peintre et illustrateur tchèque émigré à Paris en 1896, Frantisek Kupka (1871-1957) collabore avec L’Assiette au beurre dès les débuts de la revue. La soif de revanche qui anime les Français après la Guerre de 1870, les appétits coloniaux qui s’aiguisent depuis les années 1880, ou encore les diverses visées impérialistes conduisent les grandes puissances à s’armer toujours davantage, sur fond de propagandes patriotiques. La Conférence et Le Martyr de la paix sont ainsi directement consacrées à la conférence de la paix de La Haye qui a eu lieu en 1899, quand Pax vobiscum insiste sur les rapports belliqueux - et faussement pacifiques - entre pays européens ; vague jeu d’alliances par ailleurs envisagé sous l’angle du profit capitaliste (Les bases de l’équilibre européen). D’autres dénoncent pêle-mêle la domination culturelle du fait militaire auprès des enfants éduqués à la violence (En semaine et Le dimanche) ; l’apologie de la guerre sur fond nationaliste (Et vive l’armée) ; l’alliance de l’armée avec la religion (À bientôt) ; le rôle des industriels (L’inventeur de l’écrabouillite, 80.000 morts au centième de seconde) ou encore la guerre comme outil d’oppression du peuple (la double page Vous devriez bien nous la foutre…).

Toutefois, On pacifie quelquefois… et … Pas toujours se détachent de la question militaire et ne font pas de référence explicite à l’armée. Ici, la « paix » et la « guerre » sont envisagées sous un angle social et politique.

Analyse des images

Peuple soumis, peuple révolté

On pacifie quelquefois… met en scène l’un des personnages typiques de Kupka - déjà présent dans le numéro sur L’ArgentMonsieur Capital (inspiré des représentations de Mammon, démon biblique de l’avarice)1. Grand capitaliste industriel (les usines au second plan), le bourgeois au gros ventre rempli de pièces d’or portant haut de forme et costume élégant rend visite à ses ouvriers pour leur donner l’aumône en passant, sans descendre de sa luxueuse voiture coupée conduite par deux cochers. Les travailleurs ne composent qu’une masse indistincte, de laquelle émergent les quelques visages marqués de ceux qui viennent mendier une pièce dans une attitude soumise et obséquieuse. Le peuple est ici soumis et divisé : de la foule incertaine, sortent momentanément et comme par hasard quelques figures sans fierté, simples personnages courbés, serviles et isolés de tout élan collectif.

Sur Pas toujours, le peuple est réuni non loin de la Bastille (la Colonne de Juillet et le génie sont visibles au centre). Le drapeau rouge flotte et les insurgés parfois blessés (le sang sur le bras du personnage à droite) ont pris les armes (des fusils à baïonnettes, une grande pince, une sorte d’épée) pour se soulever. À la pointe d’une baïonnette ou - plus original - prise dans l’étau de la pince, on aperçoit deux têtes d’oppresseurs décapités : un souverain à couronne et un propriétaire (voir le panneau « propriété privée »). Le peuple est ici révolutionnaire : vigoureux, beau et fier, à l’unisson. Ici, les individualités reconnaissables au premier rang (la femme, l’homme au drapeau rouge) s’épanouissent, à la fois portées par le souffle de colère qui anime la foule et porteuses de cette puissance physique collective déployée.

Interprétation

Révolution(s)

Si les armes, la brutalité et la fureur ne sont pas absentes de On pacifie quelquefois… et de … Pas toujours (la grande pince, l’épée, le fusil à baïonnette et les deux décapités de Pas toujours), il s’agit cette fois de la lutte des classes ou, du moins, de la « guerre » du peuple contre l’oligarchie industrielle et capitaliste.

L’ordre social actuel est décrit comme injuste et inégalitaire où s’opposent l’opulence de Monsieur Capital et de son équipage d’un côté, et la masse des ouvriers de l’autre. Cet ordre semble fragile, qui repose uniquement sur la charité bien chiche (une seule pièce) – et non sur la juste répartition des fruits du travail - que daignent parfois faire les dominants aux classes laborieuses pour acheter la « paix ». Des classes laborieuses qui apparaissent d’ailleurs trop dociles, trop reconnaissantes et trop soumises, comme le montre l’attitude de ceux qui viennent sur le passage du patron.

Mais cela ne fonctionne et ne fonctionnera pas toujours : le peuple peut retrouver sa dignité, sa force, sa fierté (les torses bombés, les muscles saillants de Pas toujours) mais aussi son unité dans une soudaine explosion de violence révolutionnaire. Voilà qui s’est déjà produit par le passé et pourrait (pourra) de nouveau advenir, balayant aussi bien le pouvoir politique (la tête couronnée) que le pouvoir financier (la propriété privée).

On pacifie quelquefois… et … Pas toujours fonctionnent donc à la fois comme un rappel de la Révolution et un appel à celle-ci, empruntant aux symboles historiques (1789 avec la Bastille) et aux références politiques (les utopies socialistes, le marxisme ou la Commune avec le drapeau rouge, le monde ouvrier, la mention de la propriété privée) pour prédire, souhaiter et dessiner un autre avenir possible.

1. Ce type iconographique renvoie probablement au Rothschild de Charles Léandre sur la couverture de la revue humoristique Le Rire de 1898, mais d’autres sources iconographiques sont envisageables. Peut-être faut-il préciser que ce genre de représentations relève strictement chez Kupka d’une critique sociale mais en aucun cas d’antisémitisme. Kupka en est d’ailleurs éloigné, comme il l’a toujours affirmé et comme il l’a prouvé par sa vie et ses actes.THEINHARDT (Markéta), "František Kupka, dessinateur de presse", dans LEAL (B.), THEINHARDT (M.) et BRULLE (P.), Kupka, pionnier de l'abstraction, cat. expo., Paris, Grand Palais, Galeries nationales, (21 mars – 30 juillet 2018), Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2018.
  • anarchisme
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Bibliographie

CHALUPA, Pavel, François Kupka à L’Assiette au Beurre, Prague, Chamarré, 2008.

DIXMIER, Elisabeth et Michel, L’Assiette au Beurre : revue satirique illustrée, 1901-1912, Paris, François Maspero, 1974.

DIXMIER, Michel, Quand le crayon attaque : images satiriques et opinion publique en France, 1814-1918, Paris, Éditions Autrement, 2007.

DROZ, Jacques, (dir.), Histoire générale du socialisme, t. 2, Paris, PUF, 1978-1979.

MAITRON, Jean, Le mouvement anarchiste en France, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992.

HOUTE, Arnaud-Dominique, Le triomphe de la République, 1871-1914 Paris, Seuil, 2014.

VACHTOVA, Ludmila, Frantisek Kupka, Prague, Odeon, 1967.

Pour citer cet article

Alexandre SUMPF, « Kupka et L’Assiette au beurre : La Paix »


Video: CORDON BLEU - CARPE AU FOUR