Léon Blum et le Front Populaire face aux attaques antisémites

Léon Blum et le Front Populaire face aux attaques antisémites

« Un Juif vaut bien un Breton »

© Collections La Contemporaine

Date de publication : juin 2007

Contexte historique

Le Front populaire : un gouvernement contesté

Avril 1936 : au grand dam des ligues d’extrême droite, le Front populaire remporte les élections, et la France se donne un gouvernement de gauche (socialistes de la S.F.I.O. et radicaux soutenus par le P.C.) : Léon Blum devient président du Conseil. Le pays est confronté à une situation extérieure menaçante : les régimes fasciste et nazi en Italie et en Allemagne sont bien implantés, et le commencement de la guerre civile en Espagne suscite la crainte d’une généralisation du conflit. En effet, la crise des années 1930 a dévoilé les nombreuses divisions de la société que l’Union sacrée et les années folles étaient parvenues à masquer sans toutefois les effacer totalement.

Parmi ces fortes dissensions, l’antisémitisme est un élément majeur. Sous-jacent depuis des siècles, il s’est structuré à la fin du XIXe siècle autour d’écrits comme La France juive d’Édouard Drumont, autour de personnalités fortes et brillantes comme Maurras ou Déroulède et autour d’événements marquants comme l’affaire Dreyfus. Outre Blum, cette affiche incrimine le ministre de l’Intérieur du Front populaire Marx Dormoy.

Analyse des images

« Le juif, ennemi de la nation »

Cette affiche se structure autour d’une réplique de Marx Dormoy à un député de droite, Paul Ihuel, les origines religieuses de Léon Blum ayant une fois de plus fait l’objet d’une attaque de la part de l’opposition. Pour couper court à la calomnie, Marx Dormoy, membre de la S.F.I.O., lui répond en mettant en parallèle les compétences d’un juif et d’un Breton (P. Ihuel était député du Morbihan). Or, depuis Drumont, l’antisémitisme repose sur une idée simple : le juif n’est pas français. La phrase de Dormoy revient donc, dans cette optique, à affirmer qu’un étranger vaut bien un Français. Dans le contexte de nationalisme exacerbé des années 30, cela suffit à l’Action française pour proclamer en haut de l’affiche que le Front populaire, par la voix d’un de ses principaux ministres, « insulte » les Français.
La mise en exergue de cette sentence vise à choquer le lecteur et à rendre crédibles les accusations répétées de l’Action française contre le gouvernement Blum. Le texte de l’affiche crée une confusion entre les juifs et les membres du gouvernement, affirmant d’abord que les seconds seraient « les valets » des premiers et ensuite que tous fomenteraient le désordre à l’intérieur et à l’extérieur. Les « embusqués », qui insulteraient les Français, sont autant les membres du gouvernement de Front populaire, comme le prétend le titre, que les juifs, comme le laissent entendre les statistiques en bas à gauche. Cette accusation du manque de courage des juifs pendant la Première Guerre mondiale est un « argument » classique des ligues à cette époque. D’ailleurs le prédécesseur de Dormoy à l’Intérieur, Roger Salengro, s’était suicidé à l’issue d’une campagne de diffamation sur son attitude pendant le conflit.

Interprétation

Les ressorts de l’antisémitisme des ligues

Dans l’affiche les termes « juif » et « français » sont employés plusieurs fois et clairement placés en opposition. Les ligues se considèrent comme les véritables défenseurs de la patrie face aux agissements du gouvernement de Front populaire qui, lui, n’hésite pas à brader les intérêts du pays. Pour légitimer son combat, l’Action française cherche d’abord à affirmer qu’un juif n’est pas français : le slogan « La France aux Français » est une adresse à Blum, « le juif Blum ». D’ailleurs, l’Action Française du 5 juin 1936 titrait : « La France sous le Juif. » Dans cette optique, Blum est décrit comme un agent de l’étranger manipulé à la fois par le P.C.U.S. de Staline et par une « internationale juive », accréditant ainsi la théorie du « complot juif mondial ».
Face à cette menace supposée, l’affiche développe les valeurs de son combat : l’amour de la patrie, le sacrifice que chaque Français doit être prêt à faire pour elle (le bilan en bas à gauche est éloquent, et peu importe que les chiffres soient inexacts), l’importance de l’hérédité. Elle évoque les « nobles provinces françaises », et Xavier Vallat, député proche de l’Action française en 1936, signalait qu’il était impossible pour « un vieux pays gallo-romain » comme la France d’être « gouverné par un juif ». Le caractère historique de l’appartenance à la nation française est un élément récurrent de l’idéologie des ligues. La mise en avant des racines françaises exclut de fait qu’un juif puisse appartenir à la nation France. Certains y verront une préfiguration du slogan vichyste « la terre ne ment pas ».

Cette opposition sera appelée à durer dans le temps : Xavier Vallat sera sous Vichy le premier dirigeant du Commissariat aux questions juives, et Marx Dormoy sera assassiné en 1941 par des collaborateurs, anciens membres de la Cagoule, organisation d’extrême droite qu’il avait essayé de combattre lors de son passage Place Beauvau.

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  • Blum (Léon)
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  • Action française
  • Déroulède (Paul)
  • Dormoy (Marx)
  • Drumont (Edouard)
  • Maurras (Charles)

Bibliographie

Serge BERSTEIN, La France des années 30, Paris, Armand Colin, 1988 (2e éd.).Daniel LEFEUVRE, Michèle MARGAIRAZ et Danielle TARTAKOWSKY, Histoire du Front populaire, Paris, Larousse, 2006.Gérard NOIRIEL, Immigration, racisme et antisémitisme en France : discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.Michel WINOCK, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, 1982 (rééd.2004).

Pour citer cet article

Vincent DOUMERC, « Léon Blum et le Front Populaire face aux attaques antisémites »


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